Notes de lecture : Valérie Beaumont et « les Amitiés particulières au Maghreb »

Publiée le 3 février 2011 | Par Frédéric Le Barzic | Culture LGBT, News

Le CNRS et l’IRENAM ont publié leur « Année du Maghreb 2010 » bien avant la révolution tunisienne. C’est pourtant à la lumière des événements qui secouent actuellement ce que l’on a coutume de nommer « le monde arabe » que beaucoup prendront connaisance du large dossier « Sexe et sexualités  au Maghreb »  et notamment  l’article que Valérie Beaumont* y consacre aux « Amitiés particulières au Maghreb : sociabilités et discours homosexuels ».

Cet essai d’ethnographie contemporaine rend compte d’un travail mené sur le terrain avec des acteurs principalement rencontrés à Tunis et Marrakech. Il tranche singulièrement avec les études historiques plus traditionnelles qui s’appuient sur le Coran, la tradition religieuse, l’art, la littérature et la poésie. Valérie Beaumont y expose en fait une méthode qui, certes, rend compte de l’actualité et de son traitement dans les journaux ( affaire du Queen Boat en Egypte, arrestations de Tétouan en 2004, un mariage homo à Ksar El Kébir en novembre 2007, mais aussi la saisie de matériel pédophile chez un français à Marrakech en 2006). Méthode qui investit surtout  les lieux de sociabilité , réelle ou virtuelle : associations (KifKif, Helem, H2MF…), la rue, les bars et les cafés, les cinémas, Internet … Méthode, enfin, dont l’auteure ne méconnaît pas les impasses et qui pose sans doute plus de questions qu’elle n’apporte (encore ?) de conclusions.

« Le choix des mot est ici crucial, écrit Valérie Beaumont. Doit-on chercher à définir une homosexualité maghrébine ou à décrire des homosexualités au Maghreb, qu’elles soient placées en opposition, en comparaison ou complémentarité avec les cultures homosexuelles occidentales ? » Et de préciser qu’ au Maghreb,  « la dichotomie actif/passif prend le pas sur la dichotomie hétérosexuel/homosexuel mais cette dernière notion n’est pas absente du terrain maghrébin, notamment en milieux bourgeois et urbains ».

Voilà qui devrait faire réfléchir au moment où certains espèrent** que le combat pour des démocraties laïques dans le monde arabo-musulman pourrait améliorer la situation de ce que nous nommons en Occident « les personnes LGBT », discours solidaire, certes, mais fondé sur une vision universaliste souvent perçue comme de l’occidentalisme suspect, sinon coupable.

Valérie Beaumont constate en effet que « le malaise suscité [au Maghreb] par ce qui semble constituer le printemps de la revendication homosexuelle et l’écho d’un mouvement gay, encore largement virtuel, est d’autant plus grand qu’il paraît être pour plusieurs la conséquence d’une action corruptrice du modèle homosexuel occidental qui viendrait valider les formes les plus nuisibles de perversion, d’égarements spirituels et de pathologies physiques et mentales ».

Dans tous les domaines étudiés***, les auteurs du dossier soulignent enfin que « quelle que soit leur orientation sexuelle du moment, les intéressés ne l’instrumentalisent pas forcément pour construire une identité d’homosexuels, de libertins ou de prostitués. En ce sens, la dynamique des pratiques, ni plus ni moins moderne ou plurale que ce que l’on voit ailleurs, semble échapper à l’obsession de la norme couramment assignée aux sociétés musulmanes. »

Dont acte.

Et retour sur nos propres obsessions…

Michel Mégnin

L’Année du Maghreb 2010, Dossier Sexe et Sexualités sous la direction de Valérie Beaumont, Corinne Cauvin Verner et François Pouillon, CNRS Editions, Paris, 2010

* Doctorante en anthropologie à l’EHESS/Centre d’Histoire sociale de l’Islam méditerranéen

** Didier Lestrade : « Deux folles et Ben Ali en Tunisie », in Minorités n°65, 16 janvier 2011

*** Dans le même dossier Sexe et Sexualités, lire aussi : « En femme » à la gare Saint-Charles. La prostitution des Algériens à Marseille, par Laurent Gaissad

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